European Lab forum 2017

Mai 2017 — Les Subsistances — Lyon, France

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EUROPE DÉMOCRATIQUE : LE TEMPS DE LA RECONQUÊTE

Lors de la précédente édition du forum European Lab, en mai 2016 à Lyon, nous tracions les contours d’un diagnostic alarmant : celui des fractures sociales, territoriales et générationnelles devenues des gouffres, nourrissant inlassablement le rejet compulsif et hystérique d’un « système » que tout le monde dénonce sans jamais le définir, des élites réelles ou supposées, du radicalisme, de la propagande et du complotisme numérique.

Depuis, en l’espace de quelques mois, le Royaume-Uni a engagé sa sortie de l’Union Européenne, Donald Trump a été élu Président des États-Unis, la Turquie est entrée dans une phase d’accélération de la dérive autoritaire à laquelle Erdogan a décidé de soumettre son peuple, Vladimir Poutine a resserré l’étau sur la Russie et montré aux observateurs et citoyen·ne·s incrédules une capacité de nuisance protéiforme, incluant désormais l’hypothèse d’intrusions malveillantes et de corruption des modalités démocratiques des pays occidentaux.

La démocratie à la roulette russe

Le risque de recul démocratique est devenu universel. Chaque élection à l’intérieur de l’UE est désormais à la merci de la mitraille nationalpopuliste, de la xénophobie assumée et de l’intoxication numérique. En Autriche, aux Pays Bas, bientôt en France et en Allemagne, l’Europe enchaîne les sauts d’obstacles démocratiques et
les tours de roulette russe.

La première séquence du XXIe siècle défie ainsi tous les pronostics les plus pessimistes quant au pilonnage des valeurs démocratiques et humanistes dont il est à la fois victime et témoin. Le sentiment d’effondrement permanent, la chute sans fin, le décrochage démocratique en slow motion, installent un malaise profond, violent, sans précédent.

Et à ce dérapage démocratique planétaire et global, répond le sentiment diffus d’un mal intérieur plus dangereux encore, à l’échelle de l’individu et du corps social : la fragmentation, l’individualisation croissante, l’atomisation affinitaire, le communautarisme le plus étriqué.

La segmentation du monde

Il s’agit du sentiment que fatalisme et renoncement rongent d’abord la volonté de tou·te·s de faire monde commun. Et que chacun·e dans l’abdication du collectif au profit du confort micro-communautaire dont le web et les réseaux sociaux sont désormais les véhicules les plus insidieux.

« La segmentation du monde que provoque internet est dévastatrice pour la démocratie » affirme Larry Lessig. Que l’un des plus grands penseur·euse·s et défenseur·euse·s du web, père des « creative commons », alerte désormais sur le risque majeur que les algorithmes et le micro-communautarisme digital font peser sur la survie démocratique, donne plus que matière à remise en question.

Il sonne l’alerte et l’urgente nécessité d’engager le combat pour que le terrain digital ne soit plus le royaume sans foi ni loi des fossoyeurs de la démocratie : « Les algorithmes qui alimentent les gens en informations sur les plateformes
comme Facebook, produisent de plus en plus un monde dans lequel chacun vit dans sa propre bulle d’information. Or dans ce monde-là, l’idée même d’une action politique orientée vers l’intérêt général est presque impossible ».

La transition sans fin : sortir de l’interrègne

Raphaël Glucksmann, l’un des porte-parole les plus engagés de notre génération précisait récemment dans une tribune : « L’une des explications les plus simples et pourtant les plus justes des déboires actuels de nos démocraties libérales est à chercher dans la colonisation de l’esprit public par l’individualisme privé, un effacement des principes civiques qui conduit à l’atomisation sociale, à la mise à distance de l’autre, à la peur de ce qui n’est pas soi, à l’érection de murs et donc à la dislocation de l’espace républicain ».

Mais une crise, ou une transition, peut-elle être sans fin ?

« La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne, on observe les phénomènes morbides les plus variés ». La notion « d’interrègne » dans la célèbre citation d’Antonio Gramsci — d’ailleurs détournée à toutes les sauces — a un goût infiniment amer en ce début d’année 2017.

Peut-on se projeter au-delà de cette interminable transition ? Comment penser un horizon commun, formuler un désir démocratique ou une nouvelle aventure collective, au-delà de la crise multiforme qui secoue notre époque et notre monde ? Sevrées d’optimisme, d’enthousiasme prospectif, d’utopie, d’aventure globale pour un monde commun, toutes les générations émergentes depuis la Chute du Mur — la désormais fameuse « Génération gueule de bois » — paient ensemble un lourd tribu : au sentiment de n’être pas responsables de l’état du monde dont elles héritent, s’est jusqu’alors ajoutée la frustration de ne pas pouvoir sérieusement reprendre leur destin en main pour le ré-envisager autrement.

La communauté de la reconquête

Pour European Lab, l’enjeu est, plus que jamais, de dépasser le stade du constat, de l’amertume et du fatalisme, et de donner la parole à ceux et celles qui se mobilisent, notamment aux jeunes générations de militant·e·s et d’artistes, chercheur·euse·s et universitaires, acteur·rice·s et entrepreneur·euse·s, journalistes et auteur·rice·s européen·ne·s et du monde entier.

Cette nouvelle communauté transnationale d’activistes, de plus en plus engagée et de moins en moins encartée, a les ressources requises pour reprendre la main, précisément car elle s’est construite dans un monde façonné par le
désenchantement. « European, digital & crisis natives » elle est rompue à l’indépendance et à la solitude des alternatives : en marge des systèmes institutionnels, elle a le plus souvent émergé avec beaucoup d’engagement et très peu de moyens, au plus près des terrains et des blessures sociales.

À l’échelle micro-locale, européenne, internationale, ces militant·e·s de la reconstruction citoyenne se relient désormais les un·e·s aux autres, par la création, la culture, l’innovation sociale et démocratique, l’esprit d’entreprendre et d’imaginer. Avec le sens du bien commun et la volonté partagée de réinvestir l’avenir.

Elles et ils forment la communauté de celles et ceux qui portent le fer pour lutter contre les mirages identitaires et les passés réinventés, celles et ceux qui aujourd’hui résistent au délit de solidarité, redéfinissent le périmètre des valeurs publiques, du respect de l’intérêt général et du bien commun. Celles et ceux qui veulent réarmer les médias de demain, leurs modèles économiques et leur indépendance, revaloriser la déontologie, l’éthique journalistique, le respect de la vie privée, le goût de la diversité, le travail d’investigation et la déconstruction des fausses informations. Celles et ceux qui agissent pour contrer les nouvelles formes de propagande de l’ère postvérité, batailler sur le web, reconstruire un espace numérique véritablement démocratique, traquer les mécaniques conspirationnistes et les infos bidons. Ceux qui peuvent imaginer une politique du big data, démocratique et d’intérêt général.

Celles et ceux, enfin, qui souhaitent transformer l’Europe pour en refaire l’eldorado des nouvelles ambitions sociales et entrepreneuriales, de l’innovation culturelle et des libertés publiques.

La somme de leurs initiatives et de leurs mobilisations peut et doit servir de socle à notre désir de réinvention démocratique. Et nous faire passer de l’ère du commentaire, du repli individuel et du renoncement à celle de la construction, de l’aventure collective et de la reconquête.

Vincent Carry
Directeur d’Arty Farty

Avec Petros Papaconstantinou, Audrey Tang, Renata Avila, Habibitch, Manuel Beltrán, Râdio Quántica, …

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